07.05.2008

Apremont

Mercredi 7 mai.

Menu du sept mai, pour accompagner le soleil presque estival et la brise légère qui règne dehors. N’était cette saloperie de rhume qui me gonfle le pif ! Enfin, rhume ou non, soleil ou pas, il faut bien manger pour rester en vie et tant qu’à faire, autant transformer en plaisir cette obligation. L’envie me vient soudain de manger des pommes de terre ! Une fois de plus, bien sur. Les patates restent une base primordiale de notre alimentation et de notre plaisir de bouffer. Blo-blo ! Ça me vient de ma Corrèze maternelle. Je ne suis pas né en Corrèze, mais maman, oui ! J’ai envie de pommes de terre à la blo-blo, ce que j’écris comme ça faute d’avoir jamais su, jamais vu comment ça s’écrivait et même ignorant si un jour quelqu’un l’a écrit. Une fois de temps en temps, ma maman nous faisait des patates à la blo-blo et personne à la maison ne s’en est jamais plaint. Forcément, je n’étais pas très attentif à la méthode, aux ingrédients. Il me faut faire à l’improvisation, au goût, que je ne retrouve que de manière lointaine comme tous les souvenirs de jouissance dont jamais on ne reproduit l’intensité. Mais on en crée de nouvelles, des belles, toutes neuves ! L’enfance est loin, qu’importe ! Peut-être que cette recette improvisée de cuisson des patates que je persiste à appeler « à la blo-blo » donne un résultat meilleur que ce fameux plat de ma mère ! Pourquoi non ? Donc ! Je vais chercher les pommes de terre, je les épluche soigneusement, j’en fais autant avec un énorme oignon (jaune paille des vertus), je les lave soigneusement. J’épluche aussi quelques aulx, je farfouille dans le placard pour y dénicher la noix de muscade, je fonce au jardin pour y recueillir quelques grands brins de ciboulette puisque actuellement le persil se désespère dans le nanisme. J’arrache à la tristesse froide du frigo le pot de crème fraîche qui s’y ennuie. J’agrippe un faitout de fonte émaillée, je saute sur l’huile d’olives, je sors le sel et le poivre. Je souffle une minute en admirant tous ces ingrédients qui vont me permettre de régaler toute la famille ce midi. Et je constate la catastrophe !

Le vin blanc ! Il me manque le vin blanc, ingrédient indispensable à la construction (géniale) de cette architecture gustative que je m’apprête  à mettre en œuvre. C’est l’horreur ! J’ai largement assez de composants pour cuire mes pommes de terre, il n’est pas trop tard pour faire des frites, des patates sautées, à l’étouffée et je ne sais quoi encore ! Mais jamais ce plat ne méritera le patronyme inégalable de blo-blo ! Je vais dans le garage, découragé, j’ouvre ce frigo qui ne nous sert que durant l’été, mais je suis déçu. Il y a bien quelques bouteilles, du mousseux, du rouge, triste bilan ! Et mon regard désemparé se porte sur ce carton, ce carton cadeau offert par André et Mireille qui sont venus passer un moment trop court à la maison. J’ouvre fébrilement et j’en sors les meilleurs vins de Savoie, les chautagne rouge, les Chignin-Bergeron blancs, gouleyants jusqu’à un point… Et une bouteille d’Apremont, pas n’importe quoi, pas du gros rendement à l’hectare comme les vins de… Qu’on achète au…

Je décide un compromis. Comme je suis seul, le débat est vite tranché. Je m’installe devant la gamelle, l’huile, une couche d’oignon, et puis les pommes de terre coupées en rondelles pour entasser quelques couches. Noix de muscade, sel, poivre et je continue, couche par couche. J’ajoute de l’ail, de la ciboulette, je remets de la muscade, du sel, du poivre, j’essaie vainement de sentir les premiers effluves mais mon tarin me refuse encore cette joie. Ainsi de suite ! J’ouvre enfin cette bouteille fameuse, j’hésite encore. Ce n’est habituellement pas avec du bon vin que je cuisine. Sauf exceptionnellement, un bon (petit) Bourgogne pour la daube. En général je me contente d’un vin de table, un blanc de blanc comme ceux que l’on achète au supermarché discount du coin… J’ai copieusement arrosé d’eau, maintenant je dois m’encourager pour déposer délicatement le nectar sur le plat qui mijote déjà. Cruel dilemme ! Est-ce que je vais commencer en guise d’encouragement, par m’arroser la glotte ? Je cours le risque de ne plus oser ensuite en verser une dose sur mes patates, de le trouver trop bon, d’avoir l’idée d’un sacrilège. Aïe ! Que faire ? J’opte pour la solution la plus sage, je verse le vin dans le faitout qui commence à chanter la belle mélodie secrète de la popotte. Je contrôle le niveau, je ne perds pas une goutte. Sans changer de main, j’arrache un godet du séchoir à vaisselle et je le pose sur la table. Là encore je verse. Je prends mon temps, je pose le couvercle sur le faitout, j’y dépose de l’eau pour préserver une certaine douceur dans la cuisson puis je reviens au plus important : mon verre et la verrée quasiment transparente qui m’attend.

Que vous raconter ? Au-delà de la minéralité des graves roulés par les torrents, des fruits secs et de la floraison printanière, des milliers de perles qui viennent exploser et exsuder leur saveur sur chacune de  mes papilles, au-delà même, les yeux clos, de cette impression de boire un paysage, les aiguilles d’Arves qui diluent et vaporisent leur beauté, la rondeur de mastodonte du grand Châtelard, la noirceur schisteuse de la pointe de roche noire, au-delà il y a une bonne part d’indicible jusque dans la solitude de la cuisine quand je lève mon verre à la santé des amis, une chaleur particulière sans laquelle la vie serait bien plus difficile. La prochaine fois que leurs pas amicaux les amèneront jusqu’ici, on mangera des patates à la blo-blo en écoutant les mésanges zinzinuler et en dégustant ensemble, une fois de plus, le vin de l’amitié ! A votre santé !