20.10.2008

Pour ne rien dire ?

J’aime me promener dans la campagne brouillée de l’aube, voir les premiers rayons du soleil quitter la carapace de l’autre hémisphère, rien que pour moi, pour aveugler le chemin devant moi. Le sentier est impassible, immuable et pourtant les saisons glissent comme des patineurs sombres dans la brume, vermeils au soleil. J’imagine les crêtes, les grées, les creux bordés d’arbres centenaires, les cimes et les combes, les bosquets perdus dans les plaines, les ondulations violentes de l’océan.

J’aime tant ça que je ne bouge plus à part quelques pas au dehors, quelques centaines de mètres pour apprécier la justesse du froid et l’angle abrupt du sol sous mes semelles. Je navigue les yeux grands ouverts sur ce monde que je crée au fur et à mesure que j’y envoie mes pas. Je suis libre et j’ai cette capacité fantastique de m’adapter à cette liberté.

Je suis un vagabond dans le désert fictif de la rêverie. J’y avance et je vois ces étendues vertes de prairies, de champs cultivés, de bois presque forêt, de vallées humides à la sensualité touffues de marécage.

J’appelle les oiseaux et ils viennent, ils passent silencieusement dans la lumière pâle, comme des fantômes sereins, des bouffées de bonheur simple. Je conjugue le silence tranquille de la liberté. Je suis un constructeur abstrait comme tant d’autres constructeurs de l’abstraction de l’univers. Je construis ce que je regarde, ce que je respire et ce que je touche. Je traduis l’intraduisible dans une langue incompréhensible avec laquelle je raconte le vrai, l’invisible, la sensation. Je ne vois pas ce que je vois mais simplement ce que je suis capable de fabriquer d’autre avec ce matériel solide que je dilue et que je malaxe en le mêlant aux souvenirs, aux visages, à demain aussi puisque demain est chacun de mes pas et chacune de mes respirations.

Je suis ainsi que sont les autres dans la permanence animale de l’humanité avec des mots pour parler le sentiment profond, cloué le matin dans des verdoyances hallucinatoires, loin du devoir de faire et même du devoir d’être.

Une autre aurore vient selon les jours ou les nuits avec le sourire des fleurs sous la pluie glacée, avec le début comme avec la fin, avec l’azur qui cache les galaxies pour lesquelles j’appareille quand même grâce au télescope de la poésie lente.

Je me parle et je me réponds pour une conversation particulière avant de revenir au monde, dans cet ailleurs peuplé de poètes identiques et inutiles qui prennent le vent pour un arrêt jubilatoire qui leur permet d’écrire cette page qui ne raconte rien.

Encore que ce rien soit bavard…

 

Je ne tourne pas pourtant dans une pensée hermétique même si je n’ai besoin de rien pour alimenter sa touffeur. Là est la liberté, loin de la folie ou bien l’essence de la folie, ce qui peut être la même chose, c’est selon… Je ne m’appuie pas sur l’autre pour être sauf pour aimer comme je choisis de le faire, comme un fou sans doute, perclus de solitude comme on peut l’être de rhumatismes. Je préfère la solitude, au creux de laquelle je récolte la beauté et les mots, les miens, pour la dire.

Je me la dit, tout seul, thérapie désuète du terme exact. Et puis je la libère d’un clic…

 

Aube est un mot, un joli mot évocateur de lumière et d’impatience. Il est le mot unique de ce moment quotidien de la révolution planétaire. Ce mot est précis et il décrit strictement l’impalpable d’un instant, de la magie recommencée de cet instant. Une rigueur sans contraintes en dehors de l’éternité de sa répétition. L’aube se moque du brouillard, de la pluie et du froid et du chaud, des nuages, du vent et des saisons. Elle est mathématique et calculable. Elle n’a pas besoin de moi ni de personne. Elle porte en elle son harmonie et sa légèreté.

 

Je la respire sans bouger, je l’invente à ma manière, je la façonne et je la pétris librement, lourdement comme de l’argile. Je la conçois différemment à chaque fois que j’y pense, selon mon humeur, mon bonheur, mon spleen. Mon aube est sans références, sans appels et sans rappels. Elle est mienne et elle garde l’empreinte de mes doigts dans ses creux verts herbeux et dans son ciel sale ou propre comme le désir que je peux avoir. Elle est multiple et bavarde, chargée comme les blés de Van Gogh ou aquarellée de mauve par une lointaine pluie d’orage. Je la veux froide et bleue et si elle est grise, que m’importe ! Je crée le bleu qui lui manque, je l’étouffe de mots bleus, de phrases copieuses, je lui coupe la respiration ? Elle respire encore ! Je l’écartèle de paragraphes en paragraphes et de strophes en strophes, à chaque heure qui passe elle est nouvelle et elle patiente en attendant la nuit.

Ces nuits qu’il me plaît de déguster dans le fond de la tasse tiède et parfumée par le café. La nuit à seize ans d’âge vieillie en fût de chêne quelquefois… Alors demain, j’aérerai la nuit avec d’autres mots solitaires comme le plaisir et la tristesse…

 

La nuit n’est pas demain, pas encore.

Je ne sais pas son commencement quand l’automne lui pèse sur le dos avec un ciel sombre. A peine le temps d’être dans l’aube que déjà le jour semble s’ennuyer. Je me contente d’être là et de regarder.

Je prends le paysage nocturne et orange des réverbères comme une inspiration chargée de scories diverses. La nuit qui aime, celle qui dort, celle qui souffre, celle qui meurt. L’extinction des feux survient à heure fixe et administrative. La nuit est belle de silence pour le veilleur solitaire. Sa poésie alcoolisée suinte des vers et de la prose verbeuse et presque logorrhéique. Elle aime que l’on se laisse aller à la jouissance, l’orgasme du plus profond et secret désir.

Elle agglutine les déchets du jour et les métamorphose avec l’aide de l’inconscient. Elle fabrique du rêve même si son futur est imparfait.

La nuit joue la carte de la transparence. Le poème y vient, peinard, incongru, alors qu’il n’est pas attendu. Elle triture le temps, elle envoie l’avenir aux calendes, elle crée un présent pour le passé, elle autorise le délire.

La nuit est somptueuse jusque dans l’angoisse. L’obscurité est une aventure dans laquelle il est possible de s’égarer, de choisir aveuglément la folie. La nuit se fout des apparences, elle n’en a pas, sauf celles des villes et des lumières gueulardes, le glauque brouillasseux que les lampadaires vomissent sur les trottoirs. Dans les abribus, dans les encoignures où se ratatinent la misère et l’ignominie de notre société injuste.

 

Ici la nuit est sereine, elle se protège égoïstement dans la confusion des ombres.

Pourtant, à peine l’éclat froid et blanc d’une étoile donne l’envie du voyage, remémore le défilement de la route, les phares glissant sur les bordures, le croisement des noctambules, l’éternité de la jeunesse.

La nuit est un albatros. Elle étend ses ailes infinies sur les habitudes visuelles et elle modifie le monde sans que l’on s’en aperçoive. Elle sait accumuler toutes les couleurs, les rassembler dans l’absence, les régénérer. Comme l’albatros, elle plane et tout devient planant, jusqu’à l’aube…

Déjà une autre histoire, celle d’hier et celle de demain, celle de l’espoir et du désespoir, celle des mots torturés et des musiques concrètes, celle que j’écris maintenant, dans la nuit bien réelle qui se mire dans les nuages noirs et dans la blancheur du songe éveillé.

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